Équinoxe

Des mésanges bleues se bécotent
Entre des bourgeons duveteux.
Bientôt, elles tresseront un nid moelleux
Au creux d’un mur vieux.

Plus loin, cela tonne, chez les humains.

Les narcisses défroissent leurs pétales,
Les mimosas éclosent en grappes de soleils,
Déjà, le vent souffle sur les renoncules
Et emporte leurs robes parme ou groseille.

Plus loin, cela tonne, chez les humains.

Les larves gonflent dans leurs chrysalides,
Les primevères ouvrent leurs corolles
Érigeant leurs pistils aux abeilles
Et par un matin frais, se dénudent.

Plus loin, cela tonne, chez les humains.

Les champs explosent de couleurs
Et les villes sous les obus et grenades,
Les oiseaux chantent la magie printanière,
Et dans les bras de leurs mères,
Des petits enfants meurent,
Pendant que dans le sang et la misère
Les hommes s’assaillent
Au nom de leurs certitudes.

© Isabelle Forestier

Héritage

Un petit enfant rapté,
Mille autres sous les missiles.
Du sang gicle dans le ciel,
Un garçon tremble de tout ses membres.
Son père est resté sous les décombres.
Un autre, hurle, puis hébété,
Cherche des yeux sa jambe amputée.

Un petit enfant rapté,
À perdu son biberon.
Une fille aux yeux couleur charbon,
Remarque une chevelure
Émergeant d’une tonne de pierres.
Elle reconnaît celle de sa mère,
Avale l’horreur à pleins poumons.

Un petit enfant rapté
Tète goulûment son vêtement.
On gémit devant le plat fumant,
Agrémenté de chiendent.
La viande est dure sous la dent.
Maintenant, c’est le chat du voisin,
Mais lequel mangera-t-on demain ?

Un petit enfant rapté,
Sanglote comme tout les bébés.
Une femme, seins gorgés de lait,
Agrippe son nourrisson, poupée
Au teint pâle comme la craie,
Minuscule corps en linceul blanc,
Qui n’aura respiré qu’un instant.

Un petit enfant rapté
Survit seul, affamé, plusieurs jours
Entouré d’étrangers morts,
Sous un tunnel de béton armé,
Avant d’être écrasé à son tour.
La bas, sa famille l’attend encore.
Filles, fils d’ennemis, tous, ils meurent.

Tout au sommet de sa tour,
Le muezzin prie toujours,
La voix hachée par les larmes.
D’autres affûtent leurs longues lames,
Pendant que, loins des gravats,
Les puissants s’arriment à leurs sofas,
Jouant leurs sièges échecs et mat.

© Isabelle Forestier

Il a cinq ans

Il a cinq ans. Il regarde sa mère dormir. Elle est jolie. Elle est plus belle que toutes les mamans de ses copains. Quand elle rit, on dirait un oiseau qui chante. Si elle lui raconte une histoire, il se blottis sous son bras chaud, car ainsi, les méchants ne peuvent plus lui faire de mal. Elle sent le jasmin. Quand elle l’embrasse le soir avant le coucher, son petit cœur s’ouvre comme une fleur. Il l’aime même quand elle l’accompagne à l’école, ou lorsqu’elle le gronde. Maintenant, il voudrait faire une bêtise pour qu’elle se lève. Mais elle dort toujours et il n’ose pas. Tout est silencieux. Elle ne bouge pas. Elle ne respire pas. Il a peur de caresser sa joue. Elle dort les yeux ouverts. Ils sont très sombres et n’y a plus rien dedans, comme si elle n’habitait plus là. On lui dit qu’elle est morte. Ils sont Gazaouis.
© Isabelle Forestier

 

Tes questions mon chaton

TES QUESTIONS MON CHATON

Maman, c’est quoi la guerre ?
C’est une rumeur étrangère,
Dans les débats télévisés,
Ce sont des présidents fâchés
Et leurs peuples mal informés.

Maman, c’est quoi la guerre ?
C’est la bourse en décrue,
Une moisson de blé jaune perdue
Et des gens qui prient
A l’autre bout du pays.

Maman, c’est quoi la guerre ?
C’est le brame des canons
Roulant vers nos régions
Et des voitures en sens contraire
Qui fuient vers la frontière.

Maman, c’est quoi la guerre ?
C’est du feu dans le bleu de l’air
et du sang sur la terre,
C’est, avant l’aube, ton père partit
Avec un pauvre fusil.

Maman, c’est quoi la guerre ?
Ce sont des maisons cassées,
Des sirènes toutes les heures,
C’est la voisine qui pleure
Et ton père qui tarde à rentrer.

Maman, c’est quoi la guerre ?
Ce sont des cris dehors,
Suivit de silences trop sonores,
C’est ton père disparu
Qui, peut-être, ne reviendra plus,

Maman, c’est quoi la guerre ?
C’est un souffle affreux et toi,
Dans mes bras trop maigres, toi,
Mon chaton, mon tout petit petit mignon,
Toi, qui ne poseras plus de questions…

Toi, qui ne poseras plus de questions…

© Isabelle Forestier