Hommage aux femmes anonymes du RER E

Si de tout temps les artistes ont chanté la beauté des femmes, on parle souvent moins d’elles en tant que personnes. Ces prochains portraits seront dédiés à leur être.
Qui sont elles ?
D’ou viennent elles ?
Ou vont Elles ?

Cette dame lit pendant que je la dessine. Sur la couverture de son livre, une femme âgée tient entre les doigts la carte à jouer d’un deux de cœur et je m’attend à découvrir un titre de roman policier évoquant une délinquante en cheveux blancs qui, en trichant, raflerait toute la mise aux jeux et s’enfuirait en moto…
Mais je déchiffre  “Alzheimer, gardez le contact”.
Il est parfois difficile de revenir à une réalité à laquelle on espère échapper soi même le temps d’un croquis : Je reviens justement d’une visite à ma mère, atteinte de cette maladie qui dévore le cerveau et transforme les parents en enfants perdus, et leurs enfants en parents. Si l’on peut, adulte, se créer des amis de tous âges, les parents sont toujours les parents et un temps d’acrobaties émotionnelles est nécessaire avant de parvenir à inverser les rôles.
La voyageuse me raconte qu’elle vient d’installer sa Maman dans une maison de repos en attendant de trouver un lieu de vie stable et adapté à son état. Elle a découvert récemment  chez elle des piles de prospectus lui promettant de gagner 50.000€ si elle achetait encore quelques articles. Sur le sommet, un courrier lui demandait son numéro de compte en banque avec son code secret.

 

Je n’entendais pas le son ! Mais il y avait sur le visage de cette mélomane une expression de sérénité presqu’extatique. Écoutait-elle de la musique sacrée, savante, ou simplement le dernier dernier tube ? Elle s’en est allée avec ce mystère avant que je lui parle.

Élise est professeur d’espagnol au lycée de Villemomble. Elle rentre chez elle et adore faire des rencontres comme la nôtre durant le voyage.

 

Bernadette revient de se promener. Elle est née en Côte d’Ivoire, à Guiberoua. Elle vit en France depuis 1980. Elle aime ce pays. Elle est arrivée en une époque où il était facile de trouver du travail. Aujourd’hui, c’est plus difficile. Elle a élevé huit enfants, quatre que son mari avait eu auparavant au pays, quatre qu’elle a eu avec lui en France. En novembre 2017, ses enfants ont organisé une grande fête dans une salle pour son départ à la retraite. Aujourd’hui, elle se repose. Elle vit une deuxième vie plus paisible. Elle habite avec son mari et son dernier fils. Elle était femme d’entretien à l’université Descartes, rue des Saint Pères, près de Saint Germain à Paris. Elle a travaillé quarante ans. C’était fatiguant mais il fallait ça pour élever les enfants. Elle devait se lever à quatre heures du matin tout préparer pour eux, puis partir au travail à cinq heures. Aujourd’hui, elle aime beaucoup lire, surtout des romans africains, ou des revues. Bientôt, elle partira durant les quatre mois d’été dans son pays.

 

Comptable à Le Raincy, Maude rentre le soir dans le 91 en Essone. Son premier cabinet était à côté de son domicile, mais il a été racheté pour déménager à Le Raincy. Elle a été « rachetée » avec ! dit-elle. Elle aime son travail, mais trouve le trajet fatiguant. Pour aller à son cabinet, elle doit prendre trois RER : le C, le B et le E, ce qui lui fait 1h30 de trajet porte à porte quand tout se passe bien, et idem pour le retour. En période des impôts elle est épuisée car elle doit venir tous les jours. Heureusement, une partie de l’année, elle peut travailler chez elle avec des documents qu’elle reçoit par télétransmission.

 

Jenifer revient de son travail à la crèche en trottinette, puis RER E. C’est la deuxième année qu’elle s’occupe des enfants.  C’est parfois dur car ils ont des humeurs avec des envies ou des pas envies. Ce sont des minis grandes personnes avec des intentions. Elle trouve gratifiant de voir les tout petits commencer à marcher, à dire des mots.  C’est dur et sympa ! Être mère, être parent est une mission qui n’est pas donné à tout le monde. Il faut savourer d’avoir des enfants.  Les mères sont imparfaites mais elles sont parfaites si elles y mettent tout leur cœur.

 

La courbe de son profil a la pureté de la lune montante. Sa chevelure est si imposante et ses boucles si nombreuses qu’on dirait une déesse. Elle regarde son portrait d’un air étonné. De face, c‘est la pleine lune. Elle ne répond pas lorsque je lui parle. Normal ! Les déesses viennent de contrées si lointaines qu’elles ne peuvent comprendre ma langue natale.

 


Lauriana rentre chez elle après des achats dans Paris, arborant son bel anneau créole à l’oreille. Elle pratique avec fierté la danse traditionnelle martiniquaise, la Biguine. Pour m’expliquer cette passion, elle me montre sur son portable des dames danser avec un gracieux déhanchement, tout en soulevant des mains le sommet de leurs robes de couleurs vives, dévoilant des jupons multiples. Elles sont coiffées d’un maré tèt, ce foulard traditionnel des îles dont la significations varie selon la façon dont il est noué.

 

Ces deux femmes discutent avec passion. Elles semblent avoir beaucoup d’affection l’une pour l’autre. Miroir l’une de l’autre, sont elles de la même famille ? C’est la modernité qui dialogue avec la tradition.

 

Lea est professeur des écoles. Dans ses mains, elle tient un drapeau du SNEC avec un air déterminé. Elle l’apporte à ses collègues en prévision d’une manifestation.

 

Cette dame couve littéralement son petit garçon du regard. On comprend pourquoi il semble si vif et épanoui.

Cette dame revient de Paris et se rend à Gagny. Elle est grand-mère. Ses petits enfants sont sa plus grande passion.

 

Alicia est commerciale dans la société d’énergie renouvelable verte Iberdrola. Elle rentre du travail et rejoint son père pour l’aider à remplir son nouveau contrat d’électricité.

 

Observer les humains amène à différents angles de vision.
Un homme entre dans le wagon portant un paquet emmailloté dans une couverture tenant avec des ficelles inégalement réparties. Dedans, il y a un bébé… ligoté.
Cela ressemble à de la maltraitance.
Une femme suit, tirant par la main deux jeunes garçons d’environ deux et quatre ans. Ils s’asseyent tous. L’ainé des enfants s’approche de la mère qui soulève son chandail. Un sein rond jaillit que l’enfant met en bouche. Voyant que je l’observe la mère me regarde d’un air mi-inquiet, mi-amusé et se recouvre pudiquement. Vais je la juger ? Je lui sourit et elle me répond… un instant de connivence féminine.
Bientôt, l’aîné des enfants cède sa place au cadet, mais le bébé en paquet commence à pleurer. Après l’avoir bercé un instant, le père le dépose doucement dans les bras de la femme. Écarté du sein maternel, le deuxième enfant hurle. Le papa le prend dans les bras, le cajole, l’embrasse et il s’est apaise.
La femme allaite longuement et patiemment le nourrisson.
Ce n’est pas de la maltraitance ! C’est de l’amour dans une famille très pauvres qui manque d’argent pour acheter des vêtements d’hiver pour bébé.
Cela ressemble à certaines peintures renaissance de la madone et l’enfant Jésus… enmailloté… une scène que les mères ont joué à tout les temps et qu’elles rejouent avec leurs enfants par tout les temps.