J’aime le jour, la nuit

Je n’aime pas me lever trop vite le matin.
J’aime vagabonder dans des pensées en liberté, sentir le  poid de la couette sur ma peau, et celui de mon corps sur le matelas.
Je n’aime pas sortir de mon lit sans m’être blottie dans les bras de mon amoureux.
J’aime quand le soleil plonge dans l’obscurité lorsque je remonte les stores.
J’aime m’assoir devant un thé avec des tartines beurrées en regardant ma dernière peinture.
Je n’aime pas quand les couleurs jurent.
J’aime déposer sur le papier un peu de carmin, du vermillon, un cadmium, une touche de pourpre… Continuer la lecture de « J’aime le jour, la nuit »

Elle a un an…

Elle a un an,
ou peut-être cinq ans
et la peau parcheminée,
ou satinée de l’Autre,
contre la sienne la rassure.

Elle a sept ans, l’âge de raison,
et on l’accuse de n’être pas raisonnable.

Elle inhale le parfum des roses,
des fées dansent autour de leurs corolles
et elle aimerait les saisir par leurs robes vaporeuses.

Elle a dix ans
et accorde sa confiance aux grands.
Parfois, elle remarque leurs limites,
mais si en son coeur gronde le ferment de la révolte,
elle craint toujours d’être en faute.

Avec ses ami.es, à quinze ans,
elle rêve d’un monde nouveau.
Elle considère les adultes comme des idiots,
convaincue que sa génération fera mieux.

À vingt ans,
plongée dans le regard de son amoureux,
elle suit du doigt les courbes de son corps
et lorsqu’il s’embrase,
elle porte l’univers entier en son ventre
et découvre l’origine du temps.

Maternelle, à trente ans,
certains jours, en voulant aider,
elle s’égare par un effet parallèle
dans la douleur d’adultes
qui l’entrainent dans leur chute.
Mais elle s’émerveille de la candeur des enfants
et leur enseigne la vie,
les protège et les nourrit.
Il arrive qu’elle se prenne à leurs jeux,
oubliant son âge responsable.

À quarante ans,
elle s’applique à bien faire son métier,
ou la tâche qu’elle s’est donnée.
A-t-elle quarante ans de maturité,
d’ancienneté,
ou, enfin, l’âge de raison ?
Souvent, elle redevient la petite fille rêveuse
qui, au lieu d’écouter l’enseignant,
regardait par la fenêtre les oiseaux, à l’école
et, avec des ailes, son œuvre s’envole.

Elle regarde sa vie passée
et la comprend mieux qu’avant.
Elle a cinquante ans
et encore du temps devant elle.
Il lui semble être en lien avec la terre entière
et les actualités la rendent soucieuse du sort des vivants.
Elle rêve toujours de sauver le monde…
mais soudain, elle revient à l’âge de dix ans…
impuissante.

Elle revoit la première rencontre
avec ses amours, ou ses ami.es
et, plus tard, quand ils ont rit,
ou se sont consolés de la méchanceté de la vie.
À divers époques ils se sont fâchés,
puis réconciliés… ou pas… parfois trahit…
Ensemble, ils ont tenté de changer le monde
sans amélioration notable,
mais elle espère encore.

Par coquetterie,
elle ne vous dira pas quand elle est née.
Son corps, bientôt fané,
a perdu sa force d’antan.
Pourtant, elle découvre une sérénité nouvelle.
D’avoir son âge, c’est bien, alors !

D’ailleurs, c’est l’âge de sa carte d’identité !
Mais quel est son âge réel ?

Dans un miroir, les lignes de son visage
dessinent tout ces temps
et elle s’étonne de les retrouver là, enchevêtrés,
avec, déjà, ceux qu’elle ne connait pas encore
et qui lui font un peu peur.

Elle a un an,
ou peut être cent ans…
Elle aime le parfum des roses
et la peau parcheminée,
ou satinée de l’Autre
contre la sienne la rassure
et la ramène à l’origine du temps…

© Isabelle Forestier

Sur le parvis de la mairie

Sur un slow, ou un tango,
les danseurs tournent et tournent,
main fluette dans main tannée,
l’autre sur un dos robuste.
Sur les vagues d’un pasodoble,
ils se balancent,
la hanche tendre et ronde
et le genoux parfois raide.
Les danseurs tournent et tournent
avec tant de foi,
doigts dans les doigts,
la démarche chaloupée
et le corps chaviré.
Ton mari dort sous la terre,
avec langueur la musique les entraînent
et la vie continue Maman.
Il est drôle ce monsieur qui s’avance,
les bras battant la cadence,
avec le temps qui passe
et la joie aux lèvres.
Je suis célibataire Madame,
voudrez vous bien valser
sur le parvis de la mairie,
glisser sur talons hauts
aux pas de l’amour fou.
Sur une Samba ou une Java,
les danseurs tournent et tournent,
cheveux gris ou dégarnis,
ventres replets et peaux flétries,
leurs pieds sont toujours agiles.
Ils ont vingt ans au rythme de la danse,
sur le parvis de la mairie
d’une ville de cure thermale.
Voudrez vous bien valser Madame,
sur les roulis d’une Rumba,
vous êtes si belle
aux pas de l’amour fou.
La vie continue Maman,
à quatre vingt onze ans,
avec tes souvenirs naufragés,
des rhumatisants qui font la nuba
et la saveur enivrante
d’un thé grand yunan,
sur le parvis de la mairie
d’une ville de cure thermale.

Aix les Bains, 31 août 2017

©Isabelle Forestier